Cet article a été écrit (correction, a été laborieusement pondu par) Auxane.
Depuis ce fameux musée, ou peut être depuis qu’on a regardé Aliens (le 2), l’évocation d’un oeuf pondu m’est assez désagréable. En effet, pour ne pas perdre notre temps, nous avons décidé d’embrasser pleinement la dimension culturelle de nos vacances et d’agrémenter nos soirées par le visionnage de classiques du septième art, au grand dam de la batterie du camping-car qui n’avait visiblement pas envisagé la perspective de devoir alimenter notre petit téléviseur en bonne électricité sonnante et illuminante jusqu’à minuit passé. Aux alentours de 23h30 elle lançait une première série de bip sonores déchirants pour nous faire part de son désarroi, et comme nous avions tendance à l’ignorer d’une manière assez malveillante et qu’il nous semblait bon de continuer à pomper dans ses dernières forces, elle décidait en général tout bonnement de nous planter là et de couper l’alimentation électrique pour la soirée, nous plongeant dans le noir et dans le silence -se retrouver brutalement immergé dans l’obscurité au son d’un ultime et dramatique « BIIPBIIPBIIP » en regardant des gars se faire croquer par un alien ne manque pas de faire son petit effet. A ce moment là, nous feignions la stupeur consternée (avec une certaine mauvaise foi puisque le problème se produisait tous les soirs) puis, vaincus par les circonstances, nous rampions à tâtons jusque dans nos lits, n’osant pas rallumer la moindre ampoule au risque de croiser le regard réprobateur de Maël qui, après avoir ranimé la pauvre batterie comateuse d’une pression sur le cadran (tactile) de contrôle de l’appareil, nous foudroyait de la suprême menace : « si TOUTE la batterie se vide, il n’y aura plus suffisamment de courant pour allumer le brûleur du frigo et il va S’ÉTEINDRE » (c’est la deuxième fois de ces vacances que je suis confrontée à l’angoisse du frigo éteint, la vie n’est qu’une vaste répétition d’elle-même). A l’évocation insoutenable d’une rupture de la chaîne du froid de notre ravitaillement, qui comprenait, il est temps de l’avouer, tout ce bon fromage acquis à la Maison du Gruyère (j’avais dit que c’était un foreshadowing), j’abandonnais pour ma part toute velléité de résistance et me retranchais dans ma tanière pour me rouler en boule et dormir jusqu’au matin.
C’était un matin comme ça, lorsque nous émergeâmes de notre sommeil bercés par le bruit de l’aérodrome de Gruyères (c’est à dire que c’était plutôt silencieux parce que le trafic aérien est pas, comment dire, dense par ici). Hier soir nous avions mené une réunion d’état-major pour statuer un peu plus clairement sur le programme des vacances, afin de contrecarrer la dangereuse tendance « grasse-mat-manger-un-peu-de-route-oh-non-c’est-déjà-le-soir-un-ptit-film-dodo », certes reposante mais désastreuse pour l’aventure, qui nous pendait au nez. Le programme du jour nous emmenait dans les hauteurs de la SWITZERLAND, dans les montagnes de l’INTERLAKEN, au-delà des frontières de la francophonie, et comportait mon objectif secret de ces vacances : une belle et haute randonnée en montagne. Depuis quelques jours (c’est à dire, hier) je bataillais avec les applications de randonnée plus ou moins gratos et j’écumais les sites internet de la région. Ceux-ci regorgeaient de photos de suisses allemands rieurs exhibant leurs mollets galbés sur des sentiers dangereusement verticaux. Le nez sur mon téléphone, je louchais sur des itinéraires fléchés en violet s’étirant paresseusement le long de cartes vert prairie au 1/20000ème, et sur des descriptifs de chemins style « prenez le sentier au nord ouest après le rocher en forme de fer à repasser puis enjambez la clôture et traversez les vaches ». Achille et Maël surveillaient tout ça de loin sans dissimuler une certaine inquiétude quant à la longueur et surtout au dénivelé du trajet.
Pour Achille et moi, le mètre-étalon, notre gold standard en quelque sorte, des randonnées de montagne, est la Dent de Crolles, sommet populaire des environs grenoblois. Pour la petite histoire, elle nous fut conseillée par un doux week-end d’août où nous passions par Grenoble faire coucou au P3 d’Achille (ndlr : le parrain de son parrain de promotion d’école d’ingé), conseillée donc, par le dit P3, Jean-Mimi de son petit nom, en ces termes : « super balade, en 1h30-2h ça se fait bien, je la descends en courant habituellement, très rigolote ». On a à l’époque peut être pas suffisamment pris en compte le fait que Jean-Mimi est un pur et dur habitant de « Gre », qui bouffe de la voie 8b entre le petit dej et le boulot, traverse des glaciers sur un coup de tête sur la pause du midi, et possède 14 paires de chaussures de sport différentes, sans compter les crampons. Bref, on a transpiré fort fort sur la dent de Crolles, et mis « un peu plus » de temps que 1h30 (comprendre le double ou le triple), et elle est donc restée dans notre mythologie personnelle comme l’exemple parfait du « haha on a un peu pleuré du sang mais qu’est-ce que c’était chouette ».
Il n’était pas question de réitérer une telle expédition d’emblée, les chaussures de randonnées ayant besoin d’être rodées, nos petits mollets endurcis et nos petits muscles cardiaques échauffés. J’ai donc sélectionné une jolie rando intitulée (éclaircissement de voix) : « Rundwanderung Oberstockensee und Hinterstockensee » (comprendre : ronde vers Oberstockensee et Hinterstockensee, « see » veut vraisemblablement dire « lac »). Le comité décisionnaire ayant validé, on a foncé (autant que faire se peut) vers le début de la randonnée, angéliquement guidés par une application gps bien connue.
A travers les vitres, les paysages étaient suisses à un point qui confinait à l’absurdité.

Là les choses se sont compliquées. Achille, qui était au volant et suivait consciencieusement le gps, a résolument tourné sur « la petite route étroite en lacets qui monte dans la montagne ». Le camping-car n’a pas de voix, ni de souffle, mais si ç’avait été le cas, je pense qu’on l’aurait entendu ahanner tous ses poumons et nous maudire dans sa langue de camping-car de lui demander de hisser son gros boule encombrant sur une route si peu adaptée à son gabarit. Personne n’a rien dit mais tout le monde a commencé à être un peu tendax et à imaginer des scénarii catastrophe : « et si on croise une voiture ? » « et si la route ne mène nulle part ? » « et si on crève un pneu ? ». Achille continuait vaillamment, mû par la foi qui grimpe les montagnes, faute de les déplacer. La route devenait de plus en plus étroite et de plus en plus sinueuse, et tout à coup, ce ne fut plus une route mais un chemin de terre, caillouteux, qui grimpait dans la montagne.

Après une demi seconde d’hésitation, il a été unanimement décidé que faire demi tour était la seule et unique solution envisageable. Prise d’un doute, j’ai relu le descriptif de la randonnée, qui indiquait « partir de l’arrêt intermédiaire du téléphérique » et ne précisait effectivement pas que la randonnée était accessible par la route. On remercie tous le gps qui s’est dit tranquille t’inquiète cette paroi verticale sera facilement franchissable.

Voilà. Achille a redescendu la montagne d’une conduite experte pendant que Maël tentait de battre le record du monde d’apnée les yeux fermés et que je cherchais frénétiquement à me rappeler de ce qu’on avait raconté dans mes cours de méditation de pleine conscience (je ne m’en suis jamais souvenu).On a cherché le téléphérique. Le parking était interdit aux camping car. On s’est garé 20 minutes de marche plus loin. On a loupé un téléphérique et le suivant était 40 minutes plus tard. On s’est rendu compte que le dernier téléphérique redescendant était à 17h30 et qu’il était déjà 15h. J’ai vu « Rundwanderung Oberstockensee und Hinterstockensee » et ses promesses de mollets galbés s’enfuir au loin. On a constaté que le téléphérique coûtait 45 francs suisses par tête de pipe.

Ça commençait à être un peu la tuile, l’embrouille, la loose, la galère, le SEUM. Achille a quéri le secours de la dame du téléphérique, qui parlait un français parfait avec un délicieux accent suisse allemand. Elle expliqua gracieusement à notre groupe défait qu’on pouvait prendre le téléphérique (moyennant donc le coût d’un rein d’un adulte en bonne santé), et faire une petite boucle de randonnée autour du lac avant de redescendre. On la remercia chaleureusement et elle nous gratifia d’un « SErvICE ! » qui mit un peu de baume à nos petits coeurs.
La montée par le téléphérique était bien belle. Nous avons atterri à la station intermediaire, et nous avons enfin pu respirer l’air pur et emplir nos petits yeux émerveillés de la beauté du HINTERSTOCKENSEE.

On a entamé le tour du lac avec joie en observant la faune sauvage : une grosse sauterelle verte dont la vidéo est malheureusement floue, et différents types de bêtes à sabots (attention, certaines pourraient vous surprendre) :

Il faisait un chaud soleil autour de notre petit lac, bien protégés que nous étions par les sommets alentours sur lesquels déferlaient des nappes de brumes. A la moitié du tour du lac, un petit chemin grimpait dans les hauteurs pour aller vers Oberstockensee (l’autre lac, vous savez celui qu’on devait aller voir avec la longue rando). On a fait des savants calculs de temps de montée, de temps de pique-nique et de temps de finir le tour du lac, comparé ça au temps restant avant le dernier téléphérique et on a sagement décidé de monter un peu, la moitié quoi et de redescendre pour être à l’heure. J’ai diaboliquement identifié comme objectif personnel et secret de ne pas redescendre avant d’avoir vu le deuxième lac. On a grimpé sec dans une forêt de conifères, mes petits pieds caracolant en tête. Tout le monde a tellement bien galopé qu’on est arrivé en haut dans les temps impartis et qu’on a pu pique-niquer en regardant avec beaucoup de satisfaction l’Oberstockensee. Cela en dégustant le triumvirat du pique-nique de montagne : du pain – du saucisson – du fromage. Mission accomplished.

C’était beau et parfait. On a pris un Polaroid dont la moitié inférieure était bien et la moitié supérieure cramée de lumière. C’est le jeu des Polaroid. Une fois finie les dernières miettes de la sainte Trinité du pique nique suisse, demi tour et descente fissa fissa avec un nouvel enjeu : allait on être à l’heure pour le téléphérique ou allait-il falloir descendre la montagne avec nos petites patounes (2h30 de marche supplémentaire estimée). Le chemin nous a offert des points de vue si superbes sur le lac qu’on a commencé à regarder derrière les sapins pour trouver où était accroché le fond vert.

Mais nous avons aussi rencontré de toutes petites petites petitespetites grenouilles ABSOLUMENT mimis qui crapahutaient dans les rochers avec imprudence. Que font des toute petite petite (…) grenouilles à cette altitude dans les sapins beh je ne sais pas trop. Une petite recherche sur le Weurld Waïde Wèb (mots-clés : « petite grenouille dans les Alpes ») m’apprit sans ambiguïté qu’il s’agissait de grenouilles rousses.

Maël nous a tirés Achille et moi de notre concours de qui fera l’exclamation attendrie la plus aiguë devant les grenouillettes. On a continué à descendre la montagne à petites foulées, rejoint le premier lac, et obliqué à droite pour en finir le tour. La fin d’après-midi drapait les montagnes de jolies lumières et Achille en profitait pour faire des photos badass :

Et encore d’autres bien belles photos :

Tout étant bien qui finit bien, nous sommes arrivés à l’heure pour le téléphérique de retour, qui était aussi blindé qu’un coffre-fort genevois. Achille a trouvé un endroit stratégique près du poste de contrôle et il lui a fallu mobiliser tout son lobe frontal (responsable du contrôle inhibiteur, ndlr) pour ne pas appuyer frénétiquement sur les différents boutons.

Nous avons pu profiter de la vue vertigineuse sur la vallée.

Nous sommes redescendu réjouis et contents et nous sommes allés retrouver notre camping car après un autre Polaroid très réussi et la traversée d’un village désespérément suisse.

Nous avons repris la route et fait escale dans la ville de Thoune, dont le nom est sujet à une infinité de jeux de mots et calembours.
Et voilà ! Encore une bonne journée.
MAIS TWIST ! Comme dans tout bon film Alien qui se respecte, il y a en fait un 4eme acte à cette journée ! TINTINTINNN ! Que de rebondissements mes aïeux. Quelle époque.
En effet la ville de Thoune avait l’air si belle, et nous avions trois vaillants vélos a l’arrière du camping car. De plus, il n’était pas si tard, du fait des horaires raisonnables du téléphérique. Ni une ni deux nous avons donc hissé nos gros popotins fessiers musculeux sur nos destriers à pédales et hop hop. C’était en effet un peu trop loin pour y aller à patThoune.
Les vélos accrochés, nous avons commencé notre marche par la traversée du fleuve, bordé d’immeubles cossus en pierres crèmes et roses et de jolies terrasses au bord de l’eau. Le coin a l’air pas mal pété de thounes. Comme sans doute beaucoup de villes suisses, Thoune présente un intéressant relief, pour le plus grand bonheur d’Achille qui est assez allergique à la platitude des choses. Notre visite a donc débuté par un grand escalier, très joli de surcroît. En haut de l’escalier il y avait 1) un magnifique soleil couchant 2) des palanquées de toits à tuiles 3) une placette avec une église et une petite fontaine 3) un panorama sur les Alpes environnantes.

On pourrait dire que la Suisse pour l’instant ça manque de quelque chose d’un peu rugueux, c’est propre, beau, bien rangé, mignon, charmant et en plus les gens sont aimables. Où sont le chaos et la révolte ? Quid d’un petit côté brutal qui nous bousculerait hors de ce cocon aux lumières roses de fin de journée ? C’est moche à dire mais vraiment : tant pis pour la rugosité. Laissez moi flotter dans cet espèce de monde parallèle un peu trop calme et beau pour être vrai.

On tient peut être cela dit une explication inédite aux oeuvres de Hans Ruedi : né dans la douceur helvétique, grandi dans cet environnement beau et calme, biberonné à ces espaces sages et paisibles, jamais confronté au rugueux, à l’absurde, au tordu, au bizarre, ça l’a rendu fou. Il s’est mis à générer des idées et des créations monstrueuses et grotesques et les as répandues sur le monde pour contrebalancer cette anomalie qu’était sa patrie natale. De temps en temps la Suisse fait surgir un agent du désordre et de l’étrange dans un étonnant processus de survie, sinon une mystérieuse balance cosmique serait sans doute rompue et la Suisse serait précipitée dans un vortex infernal d’eaux turquoises, de lueurs saumonées de fin de journée, de calmes ruelles pavées et de fromage à raclette coulant et mourrait étouffée sous le poids de sa propre quiétude.
Perfectly balanced, as all things should be.

Thoune possède un château du plus bel effet qui ressemble vraiment beaucoup trop à un château pour que ce soit crédible. Il est tout propre. Nous avons déambulé dans la cour intérieure et les ruelles environnantes.

Je peux pas dire que je déborde de choses à dire. Vous voulez que je vous raconte quoi ? Les jolies ruelles qui serpentent entre les jardins ? La silhouette grandiose et apaisante du château illuminé par le coucher de soleil ? Les Alpes imposantes lentement absorbées par la pénombre ? Les nuages chatoyants qui venaient se bousculer au dessus du lac ? Thoun’était que luxe, calme et volupté. Super. La vie des gens heureux n’intéresse personne.

On est redescendus, on a traversé l’Aar (aucune idée de comment ça se prononce) et on a fini devant une petite bière suisse, puis on est rentrés dans notre maison à roulettes en bord de lac. Je crois qu’on était tellement crevés qu’on a foutu la paix à la batterie du camping-car pour la soirée.

That’s all folks !